✨ Les soins collectifs
Je me souviens d'un hiver où tout semblait s'être arrêté.
Le jardin était nu. Les rosiers avaient perdu leurs fleurs depuis longtemps et la vieille lavande, au fond de l'allée, n'était plus qu'un bouquet de branches grises. En passant devant elle, je me suis demandé combien de personnes auraient cru qu'elle était morte.
Quelques semaines plus tard, de minuscules pousses vertes sont apparues au pied des tiges.
Elles étaient si discrètes qu'il fallait presque s'agenouiller pour les voir.
Depuis ce jour-là, je regarde les saisons autrement.
Elles ne sont pas seulement autour de nous.
Elles vivent aussi à l'intérieur.
Il y a des périodes où l'on déborde d'idées, où les projets naissent presque sans effort, où les journées semblent trop courtes tant l'élan est grand.
Et puis il y a ces moments plus silencieux.
Ceux que l'on cherche souvent à éviter.
On se reproche de ralentir.
On voudrait retrouver immédiatement l'énergie d'hier.
Comme si respirer moins vite était devenu une faute.
La nature, elle, ne se juge jamais.
Elle sait attendre.
Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de cette patience.
Lorsque je prépare un soin collectif, je ne pense pas à ce que chacun va recevoir.
Je pense plutôt à ce que chacun pourra déposer.
La différence est immense.
Nous passons une grande partie de notre vie à accumuler.
Des objets.
Des responsabilités.
Des inquiétudes.
Même nos pensées finissent parfois par peser lourd.
Alors j'aime imaginer qu'un soin est d'abord un endroit où l'on peut arriver les mains pleines... et repartir un peu plus léger.
Non parce que tout est résolu.
Mais parce qu'il existe enfin un lieu où rien n'a besoin d'être expliqué.
On me demande souvent si une intention doit être parfaitement formulée.
Je ne le crois pas.
Les plus belles intentions sont rarement celles que l'on prépare.
Elles ressemblent davantage à ces confidences que l'on ose seulement lorsqu'on se sent en confiance.
Parfois elles tiennent en une phrase.
« J'aimerais retrouver un peu de paix. »
Parfois elles restent silencieuses.
Et cela me touche tout autant.
Le silence possède sa propre façon de parler.
Il ne cherche jamais les mots justes.
Il attend simplement que le cœur les reconnaisse.
J'aime beaucoup observer ce qu'il se passe avant qu'un soin ne commence.
Pas les gestes.
Les respirations.
Il y a toujours un instant où quelque chose change.
Les épaules se relâchent.
Les regards cessent de courir.
La pièce devient plus calme, alors que personne n'a encore prononcé une seule parole.
Comme si chacun venait d'autoriser son esprit à rentrer enfin à la maison.
C'est peut-être cela que je préfère.
Ce moment où l'on n'attend plus rien.
Parce que c'est souvent là que l'on devient disponible à ce qui vient.
Il m'arrive de penser que nous avons oublié comment prendre soin de nous sans culpabiliser.
Nous savons réserver une table.
Un train.
Une réunion.
Nous remplissons nos agendas avec une précision étonnante.
Mais combien d'entre nous inscrivent simplement :
"Ce soir, je prends soin de moi."
Sans raison particulière.
Sans avoir besoin de l'avoir mérité.
Sans attendre d'être épuisé.
J'aimerais que cela devienne naturel.
Comme arroser une plante avant qu'elle ne manque d'eau.
Pas parce qu'elle va mal.
Parce qu'elle est vivante.
Lorsque le soin est terminé, je ne range jamais tout de suite.
Je laisse les bougies finir de brûler.
J'ouvre les fenêtres.
J'écoute le silence qui revient doucement dans l'atelier.
Il est différent de celui du début.
Il est plus profond.
Comme si les murs avaient eux aussi entendu quelques histoires.
Je reste là quelques minutes.
Sans chercher à comprendre.
Il y a des instants qui n'ont pas besoin d'être expliqués pour être précieux.
Je ne sais pas ce que chacun emporte réellement en repartant.
Peut-être une image.
Une émotion.
Une idée qui reviendra quelques jours plus tard en préparant le dîner ou en marchant dans la campagne.
Peut-être rien de tout cela.
Et je crois que c'est très bien ainsi.
Les graines ne germent jamais sous nos yeux.
Elles travaillent dans l'obscurité.
Longtemps.
Puis un matin, presque sans prévenir, une jeune pousse traverse la terre.
Personne n'assiste à cet effort.
On découvre seulement qu'il a eu lieu.
Je crois que notre monde intérieur ressemble beaucoup à ce jardin invisible.
Avant d'éteindre la dernière bougie, je prends toujours quelques secondes pour regarder la flamme.
Elle vacille.
Elle s'incline lorsque le vent passe près de la fenêtre.
Puis elle retrouve son équilibre.
Chaque fois, je pense que nous lui ressemblons un peu.
Nous croyons devoir être forts sans jamais trembler.
Alors que la flamme nous enseigne exactement l'inverse.
Elle danse.
Elle hésite.
Elle plie parfois.
Et pourtant...
Elle continue d'éclairer.
Peut-être que le véritable bien-être ne consiste pas à ne plus vaciller.
Peut-être consiste-t-il simplement à retrouver, chaque fois, le chemin vers sa propre lumière.